Perpignan, lettre à ma ville
L’Ancrage ou des mots pour ma ville, Perpignan.
Par Martine ***-***
D’un bout de jardin, à Massilia, quartier sud-est de Perpignan.
Nous avoisinons mars, les mimosas alentour dispensent leur généreux parfum ; ils dérobent le regard du passant qui s’enchante d’un tel don reconduit chaque année lorsque l’hiver se retire.
Lui, Pierre, en jean usé, un pull trop large, penché sur ses semis, la pensée ailleurs, pourtant.
Elle, Mathilde, robe à fleurs et talons plats, des lunettes noires, concentrée sur sa page blanche, les genoux en guise de pupitre.
_ Tu vas passer l’après-midi à écrire ?
_ Peut-être… Pourquoi ? Tu veux que nous sortions ?
_ Oh, non, trois heures de vélo ce matin, je suis rendu… et puis je tiens à ce match, bientôt…
Elle ne répond pas.
Elle a l’habitude de ces samedis de solitude où chacun décompresse des obligations hebdomadaires par une activité qui lui est personnelle.
Elle aimerait partager ce projet d’écriture à leur ville, cette idée-miroir qui déroulerait leur parcours ; ensemble ils éliraient des moments, mesureraient les changements, ils rendraient grâce peut-être, mais, au mouvement de son corps, à sa main appuyée sur son dos comme pour mieux le redresser, elle sait qu’il va rentrer, pour le match…
« Sais tu ma ville, j’ai frappé à ta porte à l’age de quinze ans, s’épanche Mathilde.
Je suis née en Fenouillèdes, petit pays cathare qui s’approche de toi par le dégradé de ses terres indociles et la qualité de ses vins que tu honores souvent.
Les années d’internat au lycée Jean Lurçat, dans l’enseignement fécond des professeurs et des amitiés profondes, m’ont rendue vive au verbe connaître.
Toi, tu donnais l’accueil, la charpente d’une demeure et moi, j’apprenais à grandir c’est à dire à apprivoiser les difficultés sans négliger mes rêves.
Aux escapades du jeudi j’ai parcouru tes artères, caressé d’une main fictive l’enfilade de tes toits roux depuis les balcons du Palais des Rois de Majorque ; j’ai vidé ma bourse aux Nouvelles Galeries pour des 45 tours indispensables, savouré la complicité féminine dans des lieux raffinés où les garçons butaient, préférant compter les minutes dehors, leur impatience rentrée…
J’ai maintes fois pris parti dans tes stades pour une amourette sportive qui alors m’éblouissait.
A la découverte de Sant Vicens et ses allées d’artistes, j’ai gravé à tout jamais ma soif des expressions multiples.
Tes cinémas, tes conférences littéraires, tes concerts de rue et tes expositions de peinture m’ouvraient aux messages existentiels et au plaisir de l’inédit.
Tu as permis cela, la croissance d’une lycéenne, la douce récolte d’un labeur régulier, sans heurts majeurs.
Et puis j’ai connu ton université. Là encore tu étais cette charpente dans la ville blanche du Moulin à Vent.
Une nuit de tramontane débridée, je revenais du cinéma avec l’élu de mon cœur , un étudiant en Droit, un « rigoureux », à la chevelure d’ébène, dont j’ai su plus tard les racines catalanes.
Nous traversions ton quartier Saint-Jacques à pied, oui, ta Cour des Miracles, sans inquiétude, le croirais-tu ? Aux abords de l’université, sur un monticule de terre, l’ombre d’un étudiant insomniaque nous interrogeait davantage. Il jouait du pipeau, ouvrait sa cape noire pour simuler un envol, des dents de vampire en évidence…
Je pourrais te conter de passionnants échanges avec des étudiants d’Afrique et d’ailleurs, des musiques métisses, des balustrades enfourchées par des Cyrano prompts à enlacer leur Belle, le silence sacré pendant les cours magistraux, les jours de grève menés avec ferveur, la fascination du ciné-club…
Le goût du travail ne cédait en rien à la cocasserie de certains instants, nous avions la foi en notre régularité et nos choix ; l’avenir d’alors ne nous verrouillait pas dans l’angoisse ou dans l’écrasante compétition.
C’est ainsi que naissent les premiers bébés, au balbutiement d’une maturité parentale, dans le cadre d’une ville moyenne ourlée de ses vignes et vergers, protégée par ses montagnes, riche de sa Méditerranée proche.
Le film de ma vie s’attarde aussi sur ton square Bir Hakeim et ses manèges au pompon léger dans les petites mains victorieuses, sur ton Hôtel Pams au jardin suspendu, tes patios et tes fontaines, les rondeurs dévoilées des femmes de Maillol, les visites royales de Salvador Dali auquel tu voues une passion éternelle.
Il s’attarde encore sur les pavés de la rue de l’Ange, sa senteur-café et ses musiciens itinérants, les trésors du Musée Rigaud et ses fantômes illustres, Arago, Cocteau, Picasso, Vivès…
Ma caméra sentimentale retient la dévouée librairie Coste-Torcatis, la ruelle Paratilla où, sur des présentoirs vétustes, s’étalent, accotées à l’olive et à l’anchois, les saveurs du monde.
Ce carré de ville, les flâneurs te le révèlent souvent, promène notre gourmandise en Espagne, en Italie, en Grèce, au Maghreb, sur des plantations insulaires…
Ma ville, ma Dame de Catalogne au souffle hispanique, j’ai suivi ta vaillante évolution lorsque la vie m’a éloignée de toi, longtemps. Tu as acquis des exigences qui t’ont rendue à la hauteur de ce troisième millénaire ; pourtant, au sein de tes mutations, tu es restée ma constance, la vision douce des jours de mai quand la chaleur idéale rassemble tes gens dans les jardins, les aires de pétanque et sur les terrasse de tes cafés bavards ; joyeuse, quand les petits gitans, au feu de l’été, osent la baignade sous tes jets d’eau et que les jeunes te ramènent des couleurs de plage sur leur peau.
Parfois tu es clouée au poteau ou brûlée par des conflits, des invectives violentes, des insatisfactions permanentes.
La malveillance que l’on te décoche si aisément m’amène à la certitude qu’après l’effroi tu te relèveras toujours, orchestrée par tes hommes de bonne volonté ; des sages, des probes. Certains ont eu le génie de t’embellir sans oublier de sauvegarder les sillages de ton Histoire ; ils t’ont ouverte au monde par les chemins de l’Art, véritable eau vive de l’échange et de la fraternité. Les esprits grincheux peuvent réviser leur jugement, tu es devenue une incontournable, aux rencontres magiques, une porteuse de séduction !
Continue ainsi dans ta trajectoire culturelle car tu sèmes l’enthousiasme dans le cœur de ceux qui t’ont élue.
Les jeudis de juillet, écouter les théâtreux sur tes places, chalouper aux musiques croisées, lire l’étonnement sur les visages et cueillir l’allégresse de tes cafés bondés tient du prodige !
Pourtant, sois vigilante, garde ton cœur haut ; c’est l’humble conseil d’une buissonnière maintenant scellée à ses racines.
Que la lumière que tu dispenses éclaire les zones d’ombre de la souffrance, que le mot « soutien » soit aussi ta bannière.
Du bout du monde la nostalgie me prenait pour tes « coblas » familières le jour de la St Jean, le pas tranquille de tes anciens accompagnés de leurs « dones » en fichu, à la vie âpre parfois ; « vis ta vie, Nine » murmuraient-elles en héritage à leur féminine descendance.
Sais-tu encore, je prolongeais tes friandises à l’amande et au miel, j’écoutais Charles Trenet, je projetais ton ciel si sûr qu’il ordonne de cueillir le bonheur dès qu’il passe.
Ma ville, garde ta sardane ; elle est fille de l’union entre ciel et terre. Elle enseigne à qui veut bien apprendre ses pas, la portée infaillible de la tolérance et de l’Amour.
Que sa ronde s’entrouvre pour accueillir d’autres existences au bon vouloir de la fraternité.
Perpignan, ma ville, pourras-tu relever le défi de privilégier l’Humain dans ce monde de haute technologie ?
Pourras-tu rester mère en Méditerranée ? »
Mathilde range feuilles et stylo.
_ Au fait, l’interpelle Pierre revigoré par le match, si tu participes à ces Lettres à ma ville, n’oublie pas de dire qu’à coup de cartes postales assemblées sur les murs, nous lui en avons édifié des Arcs de Triomphe ! Après tout nous sommes revenus parce que c’est Elle et parce que c’est Nous, conclut-il dans la déconcertante simplicité d’un sourire.




Pas perdus dans la neige électrique